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Vins d’Alsace : pas de fusion pour les caves coopératives Bestheim et Wolfberger

Publié le 05/11/2025 | par Nicolas Bernard

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Carolynn Krieguer-Lefevre
Wolfberger et Bestheim vont continuer leur route de manière séparée.

Engagé en janvier 2024, le processus de fusion entre Bestheim et Wolfberger n’ira pas à son terme. Les deux coopératives ont décidé de ne pas soumettre leur union au vote des assemblées générales extraordinaires, estimant que les conditions structurelles et l’adhésion du sociétariat ne permettaient pas d’avancer sereinement. Une décision partagée par leurs présidents, Pierre-Olivier Baffrey et Jean-Philippe Haag.


Le mariage n’aura finalement pas lieu. Après près de deux ans de réflexion, Bestheim et Wolfberger annoncent la fin de leur projet de fusion, et referment au passage un dossier qui devait redessiner l’équilibre du vignoble alsacien. Sur le papier, cette union avait du sens : Bestheim s’appuyait sur une situation financière solide et un ancrage export affirmé ; Wolfberger, sorti d’une période de tension de trésorerie, y voyait un moyen d’accélérer sa reprise. Le temps, la complexité du calendrier et les réticences d’une partie des coopérateurs ont, au final, pesé plus lourd que les synergies annoncées.

« Quand une partie de nos adhérents ne suit pas, voire s’y oppose, il faut se rendre à l’évidence », reconnaît le président de Bestheim, Pierre-Olivier Baffrey. « Dans une assemblée générale extraordinaire, il faut deux tiers de votes favorables. Nous savions que ce seuil serait difficile à atteindre. » Le président de Wolfberger, Jean-Philippe Haag, tient la même ligne : « On aurait pu créer une locomotive régionale. Les synergies existaient à tous les niveaux, industriel, logistique, export. Mais sans une majorité nette, mieux vaut ne pas fragiliser une gouvernance dès le départ. »

Un projet ralenti par le temps et les doutes

Depuis janvier 2024, les équipes des deux caves coopératives ont travaillé des complémentarités concrètes : spécialisation industrielle entre vins tranquilles et crémants, optimisation des lignes de tirage, mutualisation de certains investissements lourds et approche coordonnée des marchés extérieurs. L’objectif, partagé, était simple : faire mieux avec les mêmes volumes, lisser les coûts fixes, stabiliser la qualité de service et renforcer la visibilité à l’export. « C’était un projet ambitieux et utile », résume Pierre-Olivier Baffrey. « Il visait à préparer l’avenir plutôt qu’à subir. »

La dynamique s’est néanmoins émoussée au fil des mois. « Nous avons perdu de l’élan », admet le président de Berstheim. Les réunions d’information, les échanges techniques et les projections financières n’ont pas suffi à lever toutes les inquiétudes. D’un côté, la crainte d’une dilution des identités ; de l’autre, la perception d’une gouvernance encore floue malgré un schéma pensé pour répartir les responsabilités selon les surfaces et les compétences. Dans ce contexte, le moindre délai a nourri l’incertitude.

Chez Wolfberger, l’année 2024 a laissé des traces dans les perceptions. La cave a traversé une tension de trésorerie avant de retrouver l’équilibre. « Le fait que la situation se soit stabilisée a fait dire à certains que la fusion n’était plus indispensable », observe Jean-Philippe Haag. Le redressement, amorcé grâce à un effort collectif des adhérents, « a permis de restaurer la confiance et de poursuivre les investissements prévus, mais avec un calendrier plus prudent ». L’argumentaire en faveur de l’union perd alors de son urgence, tandis que les interrogations sur la gouvernance restent vives.

Synergies reconnues, gouvernance sous surveillance

Sur le fond, les deux présidents valident toujours l’intérêt industriel et commercial du rapprochement. « Nous aurions pu être plus forts ensemble », souligne Pierre-Olivier Baffrey. Les schémas étudiés prévoyaient une spécialisation claire des sites, un lissage des charges, une logistique rationalisée et une stratégie export mieux outillée, chacun conservant ses marqueurs de gamme et ses circuits historiques. Jean-Philippe Haag insiste : « Ce n’était pas une absorption. L’accord était équilibré, sans mainmise de l’un sur l’autre. »

Le dossier a aussi croisé une réalité sectorielle contraignante. En France, la consommation de vin baisse, la concurrence internationale s’intensifie et l’export exige du temps, des équipes et des budgets. Le crémant amortit une partie du choc en Alsace, mais il ne peut pas, seul, compenser la contraction des volumes. C’est dans ce paysage que l’union Bestheim – Wolfberger devait s’inscrire : mieux grader les gammes, sécuriser l’approvisionnement, amortir les à-coups, gagner en visibilité à l’étranger. L’intention est claire, la mécanique prête ; l’adhésion, elle, n’est pas venue.

Les interrogations ont porté sur plusieurs points : équilibre de la future direction, articulation entre les marques, rythme d’intégration, place des coopérateurs dans les instances. À cela se sont ajoutées, selon Jean-Philippe Haag, « des informations contradictoires » qui ont alimenté le scepticisme. Pierre-Olivier Baffrey en tire la conclusion opérationnelle : « Ce type d’union exige une majorité forte et un esprit collectif sans ambiguïté. »

Deux trajectoires, un dialogue préservé

Malgré l’arrêt, ni Bestheim ni Wolfberger ne parlent de rupture. Les liens tissés par deux années de travail ne disparaissent pas. « On va continuer chacun notre chemin », confie Jean-Philippe Haag, avant d’ajouter : « Il n’y a que les rails de chemin de fer qui ne se rejoignent pas. » Le président de Wolfberger n’exclut pas, à l’avenir, des collaborations « pratico-pratiques », moins contraignantes qu’une fusion : achats partagés sur des postes ciblés, coopérations logistiques, opérations conjointes sur des marchés export précis, essais communs sur des segments où la taille critique compte.

Chez Bestheim, Pierre-Olivier Baffrey indique que la coopérative poursuit sa trajectoire avec confiance : « Aujourd’hui, notre structure est solide et prête à relever ses défis seule. Nous remettons notre énergie dans Bestheim. » La feuille de route s’inscrit dans la continuité : valorisation des gammes, pilotage des coûts, maintien des investissements utiles et accompagnement des coopérateurs dans une conjoncture exigeante. L’idée n’est pas de renoncer aux coopérations, mais de les envisager d’abord à l’échelle et au rythme de la maison.

Les deux dirigeants assument aussi la portée collective du moment. Jean-Philippe Haag parle d’une « occasion non saisie » pour le vignoble, rappelant qu’une union de cette taille aurait pesé « au-delà des deux coopératives », par effet d’entraînement, de lisibilité et de capacité à investir. Pierre-Olivier Baffrey souligne, lui, la logique démocratique du modèle : sans majorité solide, « mieux vaut s’arrêter à temps ».

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